mardi 22 mai 2018

Les pâturages du ciel

John Steinbeck, Les pâturages du ciel, 1932.
Longtemps que je me disais qu'il faudrait bien que je me résolve un jour à lire Steinbeck. Référence littéraire s'il en est, son nom croisait sans cesse mes lectures. J'ai lu. Dur de parler d'une référence. Difficile de mettre des mots sur ce que tant de critiques ont déjà consciencieusement décortiqué. Un peu d'appréhension à enfoncer des portes ouvertes, à étaler des fadaises sur le chef d'œuvre. Mais je me lance. J'ai aimé. Ces nouvelles dont le fil conducteur et l'héroïne, finalement, ne font qu'un en la presque personne de la Californie, de cette région de Salinas d'où est originaire l'auteur et en particulier les fameuses "pasturas del cielo" qui n'existent que dans son imagination. Or, ce paysage, on le voit. On y est. Sont-ce simplement les descriptions, ou bien ce qui en est suggéré ? En tout cas, on ressent chaque brin d'herbe, chaque pré, chaque colline éclairée par un soleil millénaire comme si on connaissait ce lieu à la perfection. Steinbeck est un artiste peintre. Ensuite, dans ce décor à la fois idyllique et terrible - terrible parce que la terre est dure à manier, parce qu'il faut s'y escrimer sans cesse pour en sortir quelque chose - se mouvent des personnages aux prises avec leur destin. L'institutrice qui se bat en duel avec le souvenir embelli de son père ; le fermier sans reproches qui aime assister à des exécutions capitales ; l'enfant dont la mère cherche à faire taire la folie ; l'orphelin adulte qui essaie de dompter une maison familiale hantée par les fantômes de parents froids et exigeants ; l'homme paresseux épris de littérature et de liberté. Une galerie de portraits qui ont tous en commun d'être attachés aux Pâturages du ciel par un lien invisible, presque surnaturel, ainsi qu'une impuissance ironique face au destin qui se joue d'eux. Steinbeck est un dramaturge antique. Et puis, au-delà des mots, il y a des idées qui surgissent, des réflexions qui s'immiscent dans l'esprit des personnages et dans celui du lecteur. Une vie à penser la même chose, à se croire sur le bon chemin et, soudain, le doute qui fait irruption et renverse nos châteaux de cartes, déstabilisent nos certitudes et nous retournent le miroir.  Il n'est jamais trop tard pour découvrir Steinbeck.

dimanche 20 mai 2018

La photo en voyage

Récemment croisé, un article qui dit qu'il ne faut pas prendre de photos en voyage. Une étude a prouvé, en testant sur un échantillon de personnes, que celles-ci se souvenaient mieux des paysages ou des sites qu'elles s'étaient contenté d'observer ; en revanche, elles n'avaient qu'un vague souvenir des endroits qu'elles avaient photographiés. A en croire les conclusions, ce que l'on capte avec l'objectif, on ne le regarde pas. Alors, pourquoi prendre des photos en voyage si c'est pour nous le gâcher ? 
Il fut un temps lointain où les naturalistes et autres savants voyageurs, découvreurs de terres inconnues et aventuriers rêveurs, n'étaient munis que de leurs yeux pour enregistrer les choses qui s'offraient à leur regard. Ils griffonnaient des notes sur un carnet, dessinaient les montagnes et les forêts comme ils le pouvaient et c'était leur mémoire qu'ils faisaient fonctionner, quitte à embellir ou amputer, à l'heure de raconter. D'ailleurs, ils ne disaient que ce qu'ils voulaient bien livrer. Certains optaient pour le scientifique, d'autres pour la littérature et on s'en contentait. Ces hommes et ces femmes étaient des observateurs aiguisés. Ils savaient mettre à l'honneur le détail et trouver les mots précis pour alimenter leurs récits. 

A quel moment tout a donc basculé pour qu'aujourd'hui on en soit là, greffés de nos appareils photos, de nos smartphones aux objectifs sales et aveugles au monde ? Sur la plage, au musée, dans les concerts, au pied des monuments, on regarde les choses à travers le viseur et on les tue. On rompt le charme, on casse l'ambiance. Imaginez la scène. Pour la première fois, vous grimpez cette dune et, au sommet, l'infini panorama de l'océan s'offre à vous, au coucher de soleil. Les rochers, les vagues, les mouettes qui jouent et le vent qui vous caresse doucement les cheveux comme un vieil ami. La poésie du moment, la magie de l'instant sont à leur comble. Quand soudain, de manière brusque et totalement irréfléchie, vous lancez nerveusement : "Tiens ! Et si on faisait un selfie ?"
Les blogueurs sont des fanas de photo. En apprentis reporters qu'ils sont - que nous sommes -, ils appuient sur la gâchette, découpent le ciel et la terre en rectangles et en carrés, sectionnent l'espace, immobilisent le paysage pour le bien de leurs articles. Pour vous montrer à vous, lecteurs, combien le monde est joli et digne d'intérêt. Mais alors, votre imagination est censurée, enfermée dans les images qu'on vous a confiées. Se sent-on coupables de cela ? Que nenni ! On persiste. Il y a des degrés à la maladie. Pour certains, quelques clichés suffiront à satisfaire leur faim. Pour d'autres, ce seront des centaines de photos qu'il faudra ensuite mettre sur l'ordinateur et... "traiter". Car le blogueur ne se contente pas de vous proposer des paysages surgelés. En plus, il les "traite". Il améliore la couleur, le contraste et la luminosité. Au final, on peut se demander si le résultat a encore quelque chose à voir avec l'original. La photo, c'est aussi une question de business. Être présent sur le circuit, dire où on est, se montrer, donner des nouvelles et stimuler son réseau, chercher à avoir plus de réactions, plus de "like" et de "followers". Et puis un jour, on dit stop. 
On lit une étude qui dit que la photo qu'on prend efface le paysage en question de notre mémoire. On réalise la vanité de l'opération. On détourne le regard du fil d'actualité qui ne nous apprend pas grand chose sur la planète, la Terre et ses habitants. On part en balade et on oublie son téléphone. On laisse l'appareil photo dans le coffre de la voiture. Et on met les mots à l'honneur. On réhabilite l'adjectif et le complément, on anoblit à nouveau la métaphore et on dépoussière la conjugaison. La photo, alors, n'est qu'une illustration. Les mains libres de toute technologie, on redevient ancien, voyageur, découvreur du connu, aventurier du coin de la rue. On se frotte les yeux et on rêve éveillé. 

vendredi 18 mai 2018

Les délices de Tokyo

Il est rare de pleurer au bout de dix minutes de film. Il est rare de sentir les larmes venir alors que la scène n'est ni triste, ni tragique, mais simplement parce que c'est beau. Au bout de dix petites minutes de film, j'étais dans le même état qu'en écoutant une chanson particulièrement touchante ou qu'en regardant un paysage à couper le souffle. Émue. Remuée par cette peinture qui s'animait et se colorait sous mes yeux, par ce poème sans beaucoup de mots, par la beauté pure qui se dégageait des images, des regards et des gestes. J'ai bu chaque instant du film comme on boit les paroles d'un conteur. J'ai regardé comme on observe avec gratitude la légèreté du papillon posé sur une fleur juste avant qu'il ne s'envole. 
Tokyo. Japon. Dans sa petite échoppe qui ne paie pas de mine, Sentaro fabrique des dorayakis, des pâtisseries à base de pâte de haricots rouges. Mis à part quelques collégiennes qui lui rendent visite, on voit bien que son commerce ne tourne pas à plein régime. Un jour, une vieille dame vient lui proposer ses services. Sentaro, voyant son allure, refuse de l'embaucher, arguant qu'elle est trop fragile et que son dos souffrirait trop, que ce travail est trop pénible pour elle. La dame insiste, revient et finit par lui offrir, pour qu'il y goûte, de la pâte de haricots qu'elle a confectionnée elle-même. Wakana, une jeune  et discrète collégienne qui fréquente la boutique, conseille à Sentaro d'accepter d'embaucher Tokue, la vieille dame. Maîtresse dans l'art de préparer la pâte de haricots, Tokue permet à la pâtisserie de Sentaro d'attirer de plus en plus de clients. Et puis, un jour, ses mains déformées et abîmées attirent l'attention. Une rumeur court dans le quartier et les clients désertent. C'est que la vieille cuisinière cache un lourd secret...
Dit comme cela, l'histoire - d'ailleurs tirée d'un livre que je viens de commander et dont je vous parlerai rapidement ! - paraît tout ce qu'il y a de plus banale. Mais la résumer, ce serait comme décrire un tableau du Caravage en disant voilà, il y a des hommes assis autour d'une table. Cela tairait les regards, la pureté des lignes et surtout la maîtrise du clair obscur, la manière de capter la lumière et la façon dont celle-ci fait irruption sur la toile. 

D'abord, il y a les saisons. Tout commence avec le printemps et les cerisiers en fleurs, puis l'été, la chaleur, l'automne et l'hiver, pour revenir au printemps. Les saisons de la vie et la renaissance, le cycle vital sans interruption, la mort qui n'est pas une fin mais le commencement d'autre chose. Sur le plan de la vie, la roue qui tourne, l'espoir du renouveau qui subsiste malgré les tempêtes et les grands froids, la possibilité d'un nouveau départ qui s'offre à nous, sans cesse, pour peu qu'on sache capter les signes que le destin ou les forces invisibles nous envoient. La lune, le chant des oiseaux, les mouvements des feuilles dans les arbres, le vent, chaque élément, chaque parcelle du monde recèle une existence et un langage propres qu'il nous faut apprendre à décoder. Même les haricots ont leur histoire !  Depuis la graine jusqu'à la récolte, en passant par l'eau de pluie qui a arrosé les jeunes pousses et les mains qui les ont recueillis. Tout cela, Tokue essaie de l'enseigner à Sentaro, en même temps qu'elle fabrique sa pâte de haricots. Un collaboration qui va donc bien au-delà de l'aspect culinaire. 
Ensuite, il y a la rumeur. La parole des autres qui blesse, déforme la réalité tout autant que la maladie déforme les corps, qui anéantit les espoirs et rompt le charme. La rumeur contre laquelle, sagement, il est parfois inutile de se battre et face à laquelle, au lieu de lutter vainement, il vaut mieux prendre la tangente. La rumeur qui, si elle met fin à la paix qui régnait dans la petite échoppe, à cette légèreté et cette joie qui s'était emparée du lieu et des cœurs, a le mérite de nous rappeler que tout passe, le mauvais comme le bon et que, par conséquent, c'est maintenant qu'il faut profiter et se réjouir de ce que l'on a. Cette parenthèse heureuse dans la vie des personnages enseigne la magie et la fragilité du présent, la beauté de l'instant qu'il faut saisir au vol. Nous portons tous en nous des traumatismes, des histoires passées peu racontables ou dont on a envie de se défaire. Si ces histoires on laissé des traces, psychologiques ou physiques en nous, sur nos corps, c'est pourtant avec ces poids qu'il nous faut vivre. 
Chacun avec leur solitude, leurs blessures, leur passé qui les taraude et leur présent inconfortable, les trois personnages vont pourtant réussir, chacun à leur manière, à trouver un sens à leur vie. Qu'on soit jeune, déjà plus âgé ou même vieux, il n'est jamais trop tard pour trouver en nous la force de regarder notre existence autrement, de prendre appui sur nos rêves et nos savoir faire et aller de l'avant. Tout comme le résumé qui taisait les détails, cette conclusion peut sembler mièvre. Mais il faut la comprendre comme on lit un haïku. Une phrase, quelques mots, l'arbre qui cache une sublime forêt. Vraiment, ce film est un merveilleux poème. 

lundi 14 mai 2018

La route d'Istanbul

J'ai vu le titre, j'ai vu l'extrait et, surtout, j'ai vu le nom du réalisateur : Rachid Bouchareb, celui-là même qui avait remarquablement écrit le film "Indigènes". Alors, j'ai rallumé la télé. 
Le sujet est encore, malheureusement, d'actualité, bien qu'on en parle un peu moins. Une mère belge voit sa fille disparaître et apprend qu'elle se dirige vers la Syrie. Le processus est celui décrit dans les témoignages de parents qui connaissent la situation : une enfant réservée, 18 ans, tout ce qu'il y a de plus normale, rien qui éveille le soupçon. Et puis une rencontre, souvent amoureuse, une conversion à l'islam en cachette et un départ dans le secret, sans même une lettre explicative. Pour les parents, le calvaire qui commence. D'abord l'attente, puis l'effroi et encore l'attente, pendus à un téléphone qui ne sonne pas et la culpabilité qui noue la gorge et le ventre. Pourquoi ? Qu'a-t-on fait de mal ? La mère d'Elodie, dans le film de Bouchareb, est jouée par la superbe Astrid Whettnal. En fait, elle ne joue pas, elle est. Elle transpire de vérité. Elle ne pleurniche pas, elle ne hurle pas de douleur, elle ne se tord pas les mains en ne sachant que faire. Les sentiments, pas besoin d'y passer des heures, on les lit dans les yeux, on les devine, ils nous sont simplement suggérés et on les attrape au vol. Une surface pudique qui ne tait pas le fond mais le laisse juste transparaître en filigrane. Il faut dire que c'est extrêmement bien filmé, intelligemment. Et on se dit que Rachid Bouchareb était définitivement l'homme de la situation. Le fait que la mère, soit une femme forte, offre une toute autre perspective. Pas de scène dramatique de parents éplorés pleurant ensemble dans leur salon. De l'action. Maman courage dont la colère mêlée à l'incompréhension provoquent en elle une réaction à la fois folle et lucide : puisque sa fille est majeure, puisqu'en conséquence les autorités, la police, n'entreprendront pas de recherches, elle décide de partir en Turquie, puis en Syrie. 

On voit d'une part le lien fort, l'instinct maternel qui devient animal, la louve qui n'est plus rien si elle n'a pas de petit à protéger, l'amour indestructible, la femme combat qui ne se laisse pas gouverner par les lois absurdes du monde ; et d'autre part le difficile passage de l'adolescence à l'âge adulte, le choix d'un chemin, le rôle des autres, l'amour encore, les rencontres, la soif d'un idéal, le besoin d'un engagement et, en miroir, la peur du vide. Jusqu'à la dernière scène, la dernière réplique, Rachid Bouchareb bouscule nos certitudes et nos idées préconçues, sème le doute dans nos esprits et propose une fin qui n'en est pas une, un questionnement sur lequel on reste et qui tourne dans nos têtes. On est loin du bien et du mal, du manichéisme et du jugement. On est dans la tolérance, dans la réflexion, dans l'universalité des problématiques relations humaines. Et, sous-jacente, la question de notre ouverture face aux choix de nos proches et celle, inévitable, de notre posture face à la guerre. 

dimanche 13 mai 2018

Et pourquoi pas Lignières ?

Las de lire des récits d'aventures en Thaïlande ou en Afrique du Sud ? Las de l'exotisme, des destinations lointaines et de trop de soleil ? Envie d'authentique, de local, de culturel, de terroir ? Nous avons ce qu'il vous faut !
Notre article du jour vous emmène en plein cœur du Berry, dans une petite ville où, en apparence, il ne se passe pas grand ch...rien. Or, cette prétendue tranquillité est tout à fait trompeuse. Derrière ce calme de façade se cache un fourmillement inattendu que l'on ne pouvait pas manquer de vous faire partager. Alors, quand la prochaine fois vos petits yeux scruteront l'écran à la recherche d'un lieu insolite et nouveau où traîner vos valises, nous vous suggérerons de vous poser la question suivante : et pourquoi pas Lignières ? 
Parce que vous êtes très patrimoine...
Les églises romanes pullulent dans les environs et la ville elle-même ne manque pas de charme avec ses belles demeures, ses maisons anciennes à pans de bois et ses jardins dissimulés le longs de petits chemins ombragés. Et puis, Lignières c'est un peu Venise avec l'Arnon qui serpente dans la ville, qu'on croise et qu'on recroise au gré des ponts et des rues. Quant au château, il s'agit d'un beau bâtiment historique... malheureusement dans un fort piteux état. On peut malgré tout y jeter un coup d'œil à travers les grilles. 



Parce que vous êtes vraiment nature...
Outre des étangs pour la pêche et de nombreux sentiers de randonnée dans une nature préservée, le Pôle du cheval et de l'âne vous attend. Balades, rencontres avec les animaux, promenades en attelage et d'autres activités pour toute la famille sont au menu. L'âne est l'animal phare de la région. Chaque année, la Foire aux ânes et aux mules attire de plus en plus d'amoureux de cette charmante bête. Si vous êtes vous aussi passionnés ou si vous voulez simplement en savoir plus sur l'âne et ce monde particulier, le Pôle du cheval et de l'âne est l'endroit idéal pour vous familiariser avec ce mode de vie et, pourquoi pas, vous sentir un peu nomades en dormant... dans une roulotte. Attention, pas n'importe quelle roulotte ! Un logement grand luxe, tout confort, mais qui vous fait immédiatement retomber en enfance. Une jolie expérience...





Parce que vous êtes carrément culture...
Le Festival L'Air du Temps n'a absolument plus besoin d'être présenté. C'est un rendez-vous immanquable pour qui aime la chanson et l'occasion inespérée de rencontrer de nouveaux talents. Vingt-cinq ans déjà que la salle des Bains Douches, Scène de musiques actuelles, fait venir à Lignières de grands artistes et tout autant que le Festival réunit de grands noms et de belles découvertes. Cette année, comme à chaque fois, l'ambiance était à la détente, à la poésie et à la musique, avec par exemple le complètement dingue Sanseverino ou encore Magyd Cherfi, le magicien des mots et du rythme. Un édition qui a tenu toutes ses promesses. Pourquoi ne seriez-vous pas des nôtres l'année prochaine ? 


jeudi 10 mai 2018

Les randonneurs n'aiment pas les cyclistes

C'est un fait avéré, une affirmation vérifiable, une constante à tendance généralisée. Ils ont beau se croiser sur les sentiers, se côtoyer, professer le même amour à la montagne et adorer la nature, le couple qu'ils pourraient former est irrémédiablement en instance de divorce. Qu'on se le dise, randonneurs et cyclistes ne peuvent pas se blairer. Ils forment deux groupes indissociables dans le paysage, mais peu sociables réciproquement. Enquête. 

A les écouter, les randonneurs ont pour la plupart des expériences négatives impliquant des cyclistes à raconter. Je n'échappe pas à la règle. Le problème réside dans le fait que les vélos tout terrain délaissent les pistes qui leur sont réservées, préférant les petits chemins sinueux bien plus à même de leur provoquer des sensations fortes. Ils empiètent sur le territoire des randonneurs, peu enclins à supporter, dans leurs promenades familiales ou solitaires, le surgissement impromptu de deux roues descendant à toute vitesse la pente que les piétons s'évertuent à grimper. Gare à celui qui ne se ratatine pas assez vite sur le bas côté, tutoyant le ravin de la semelle, pour laisser place aux fous de la petite reine. Si l'espace n'est pas assez large du goût des cyclistes, gestes d'humeur et insultes fusent, irritant et apeurant les petites oreilles enfantines ("Maman, il a dit un gros mot, le monsieur"). Si les vététistes ne sont peut-être pas tous décérébrés, les rencontres de ce type sont courantes et les expériences fâcheuses sont légion, certaines promenades devant parfois être abandonnées lorsque la fréquentation roulante est trop forte et provoque de la gêne...voire de la peur. 

Outre le difficile partage des chemins, l'aspect danger n'est pas négligeable. Silencieux et très rapides, les vélos ne préviennent pas lorsqu'ils foncent tête baissée. Un enfant non muni d'un harnais ou un vieillard à qui l'on n'a pas retiré son permis de marcher peuvent être touchés. Plus sérieusement, les sentiers sont étroits et un petit écart, une inattention passagère, un promeneur qui s'arrête pour observer une fleur ou reprendre son souffle sont des facteurs de collision. On imagine fort bien la gravité de tels accidents. Signalons au passage qu'une fois la promenade terminée, le danger n'est pas écarté, puisqu'en reprenant la route en voiture on n'est pas à l'abri de recevoir dans le pare-brise un illuminé sur boyaux qui, s'imaginant vainqueur d'une étape du Tour de France mais n'ayant pas les capacités relatives à cette course, négocie très mal les virages. Certains cols sont parfois fermés aux voitures, afin de permettre aux sportifs de rouler à gauche en toute impunité, de ahaner dans la montée et de battre des records de vitesse en descente sans rencontrer de véhicule motorisé. Le reste du temps, la cohabitation pose problème, le point noir étant les tunnels creusés dans le rocher, pas toujours éclairés, dans lesquels un cycliste passe inaperçu. 

Mais revenons aux vertes prairies. Les conflits avec les bergers ne sont pas rares non plus. Les vélos détruisent tout sur leur passage et accélèrent l'érosion. Certains osent même casser des clôtures et laissent ainsi s'échapper les troupeaux. Les paysans sont alors obligés de réparer leur matériel endommagé, quand il ne s'agit pas de courir après les moutons pour les rapatrier dans leur pâturage. Dans tous les pays de l'arc alpin, le souci est identique. 

Il est bien difficile de trouver un point commun entre les drogués à l'adrénaline dopés à la performance et les randonneurs bon enfant, ami des marmottes et des gentianes printanières. Si cette conclusion peut sembler exagérément manichéenne, elle colle pourtant à la réalité montagnarde. Comme on l'a souligné, les solutions sont difficiles à trouver. Les pistes construites spécialement et à grands frais pour les cyclistes ne les satisfont pas et il est peu certain qu'ils prendront l'habitude de les emprunter. La législation répressive en vigueur dans certaines régions alpines qui interdit aux vélos l'accès aux chemins pédestres et leur inflige une lourde amende en cas de désobéissance n'est pas forcément un exemple de tolérance et d'apaisement. Comme souvent, c'est l'éducation et le dialogue qui font défauts. La non communication entre les deux groupes est criante, l'un et l'autre se rejetant à la face des reproches rabâchés depuis des lustres. Mes chaussures de randonnée étant mon plus fidèle, mon plus beau moyen de transport, il m'est difficile de ne pas prendre parti pour ma communauté. Gageons qu'à l'avenir des propositions seront faites pour améliorer les relations entre marcheurs et cyclistes. Gageons que ces derniers admettront enfin qu'il existe un peuple de rêveurs, de poètes verticaux aux pieds plantés dans la terre et qui, un pas après l'autre, renouvellent avec joie l'expérience d'aller à la rencontre d'eux-mêmes, l'expérience de la beauté du monde. 

dimanche 6 mai 2018

Dans les pas d'Alexandra David Néel

Eric Faye, Christian Garcin, Dans les pas d'Alexandra David Néel. Du Tibet au Yunnan, 2018.
Je m'étais jurée que je n'achèterais plus que des livres d'occasion. C'est raté. L'occasion était trop belle. Ce nom, cette aura : j'étais vaincue. Vingt euros plus tard, je ressortais de la librairie avec ce livre entre les mains. La vie d'Alexandra David Néel est en tous points admirable. Aventurière, romancière, indépendante, déterminée, passionnée, unique. Son exploit le plus mémorable consiste en une arrivée incognito à Lhassa dans les années 20, capitale interdite du Tibet, dans laquelle elle pénètre déguisée en mendiante au nez et à la barbe des Anglais. Mais Alexandra, c'est aussi d'autres grands voyages, jusqu'à un âge avancé, jusqu'à faire refaire son passeport à une étape de la vie où la plupart d'entre les hommes se reposent dans une maison de retraite. Au cas où. Pour avoir toujours une porte de sortie. C'est sur ses traces qu'Eric Faye et Christian Garcin sont allés marcher. Au Tibet, dans ces montagnes immenses de l'Himalaya, en Chine, ils ont mis leurs pas dans les siens et ont tenté de retrouver les lieux qui avaient accueilli l'aventurière. 

Or, tout a changé. Le tourisme de masse, l'omniprésence conquérante et dominatrice des Chinois, partout, dans tous les domaines et de manière systématique et implacable, leur tendance dévorante à tout reconstruire, annihiler la moindre trace d'histoire pour l'écraser de modernité sans saveur, sont autant de faits qui rendent compliquée la recherche de repères. Les Chinois déplacent les populations pour créer des villes nouvelles, tentaculaires, des barrages, des parcs, des complexes touristiques sans aucun compromis avec la tradition ou avec le passé. Sans aucune considération pour les gens qui vivent là. En cela, la déception peut être amère. Pourtant, nos voyageurs persistent dans leur démarche et, tout en se questionnant sur cette évolution bétonnée qui n 'a d'étonnante que sa rapidité de champignon, ils poursuivent leur périple et croisent les routes qu'Alexandra David Néel a parcourues avant eux. Avant le train, avant les autoroutes, ce qui ne fait que renforcer leur admiration pour cette femme déterminée et qui ne fera aucune concession pour parvenir à son but : Lhassa. Comme elle, les écrivains se demandent, après Lhassa, s'il est possible de voyager aussi loin. Pas en ce qui concerne les kilomètres, mais en matière de mythe, de lieu mystérieux et énigmatique, isolé et presque interdit. Car, encore aujourd'hui, il faut une autorisation expresse de l'état chinois pour pénétrer dans ces territoires occupés. Une sorte de panacée du voyage, pourtant bien amochée. Ce livre nous ouvre par conséquent plusieurs portes. Celle de l'aventure, en suivant les pas d'Alexandra David Néel et en refaisant son trajet, comme on referait la route de la Soie où les voyages d'Ulysse. Celle de la réflexion quant à l'urbanisation croissante et à l'accès toujours plus facilité à tous les recoins de la planète, ce qui dénature les sites et anéantit les traditions au profit d'une uniformisation macabre. Celle, enfin, de la constatation du rôle indéniable de la Chine dans la disparition de la culture tibétaine et l'action colonisatrice et violente de la grande puissante vis à vis de ces terres millénaires. De multiples voyages en un, voilà ce que nous manquons souvent de faire et ce que nous offrent Eric Faye et Christian Garcin avec leur ouvrage dans un style, qui plus est, qui ravira les yeux les plus critiques. 

mercredi 2 mai 2018

Les enfants de Sanchez

Oscar Lewis, Les enfants de Sanchez. Autobiographie d'une famille mexicaine, 1961.
Adolescente, je m'étais prise de passion pour le Mexique. Je décalquais les photos des temples mayas et je dressais des listes interminables de livres à lire sur le sujet. J'établis toujours ce genre de liste, sauf qu'aujourd'hui internet me permet en général de trouver ce que je veux. A l'époque, les bibliothécaires roulaient des yeux ulcérés par l'incompréhension en me voyant tapoter sur le clavier de leurs ordinateurs, dans l'encadré "Rechercher", des titres aussi farfelus qu'inconnus de leur services. J'ai retrouvé Les enfants de Sanchez, d'occasion (je n'achète presque plus que des livres d'occasion) et me suis félicitée 1. de l'avoir enfin dans ma bibliothèque 2. de ne pas l'avoir lu quand j'étais adolescente. J'avais fantasmé ce bouquin en y projetant toutes mes envies : il me racontera la vie d'une famille mexicaine, me fera voyager à travers leurs traditions, me fera voir du pays. En effet, le pavé de 600 pages raconte bien la vie d'une famille mexicaine, mais à quinze ans, certaines scènes m'auraient choquée et je n'aurais pas eu la maturité nécessaire pour lire entre les lignes. Car il ne s'agit pas de folklore. Il s'agit d'anthropologie. 

La conclusion à tirer de cette lecture, c'est que la pauvreté est mère de tous les vices ; ou que le vice conduit à la pauvreté. Sans chercher à savoir qui, de l'œuf ou de la poule, on peut dire que, dans tous les cas, les deux sont liés. La vie de cette famille transpire la misère. Bien qu'elle ne figure pas au palmarès des plus pauvres parmi les pauvres du Mexique, la recherche d'argent - on n'est pas loin du roman picaresque - est ce qui les anime au quotidien. Et, bizarrement, pas vraiment la sortie de leur statut ni l'ascension sociale, la conscience de "classe" étant très marquée et directrice de leur destin. Le père, lui, a vu sa vie évoluer entre son enfance misérable à Veracruz et son établissement à Mexico, où il a réussi à trouver un travail fixe et à faire vivre sa famille plus ou moins décemment. Il est profondément déçu que ses enfants n'aient pas suivi son chemin, les garçons bagarrant et se saoulant plus que de raison et l'une des filles mère bien trop tôt et à de multiples reprises. Le cas de Consuelo, l'autre fille, est très intéressant en ce qu'il reflète cette impossibilité génétique de gravir les échelons. Elle a beau essayer d'étudier, quelque chose, un lien profond, la renvoie sans cesse au marasme familial. Et au lieu de l'encourager et de suivre son exemple, elle qui travaille et cherche à s'assumer, à ne pas dépendre d'un homme et à se réaliser, ses frères et sœurs la culpabilisent, méprisent sa tendance à vouloir "changer de classe". Le père le dit lui-même : que cherche-t-elle ? Quand on est pauvre, on le reste. 
Pour les femmes, la relation avec les hommes les contraint à demeurer esclaves de ce que leur corps peut apporter de plaisir. On ne se marie pas, chez les pauvres. On voit une femme, on la prend, on lui saute dessus, on lui fait des gosses, on la bat, on la quitte, on va voir ailleurs et le scénario recommence avec une autre. Les hommes distribuent ainsi leur semence un peu partout dans le voisinage et entretiennent plusieurs "familles" en même temps. Si les guillemets sont nécessaires, c'est que le noyau familial n'existe quasiment pas. Rien de plus instable qu'un couple, rien de plus fréquent que des enfants abandonnés à leur sort parce que la mère est morte ou que le père est allé faire sa vie avec une autre femme. La pauvreté appelle la pauvreté, la violence appelle la violence et ces deux fléaux deviennent héréditaires. Aucune perspective d'avenir dans ces "viviendas", ces cours intérieures autour desquelles vivent des familles affamées et endettées dans les petites pièces sans meubles, sans confort, sans fenêtres. On comprend que chaque vivienda est une micro société de laquelle il est quasiment impossible de sortir et vers laquelle, inexorablement, on finit toujours par revenir. 
Ce qui est intéressant, c'est qu'au delà de l'analyse anthropologique qu'on peut tirer de ce livre, au delà du constat purement sociologique sur les dégâts de la violence, de l'alcool et du machisme exacerbé et agressif, c'est le côté psychologique qui passionne. Chaque personnage se confie généreusement à Oscar Lewis, lui livrant sans retenue ses espoirs déçus, ses états d'âme, les péripéties de sa vie. De résilience, on n'en voit pas l'ombre. Mais là où une simple étude nous aurait fait détester ce milieu, les témoignages à la première personne nous offrent une palette de nuances, nous rendent attachantes ces personnalités multiples, engluées dans leur misère sentimentale, orphelins malheureux dont l'absence de mère a marqué le chemin. 
On devrait faire plus ample connaissance avec le monde, se dit-on alors, avec les gens et leurs histoires. On devrait écouter ces voix souvent ignorées ou passées sous silence. Alors, on cesserait de vouloir classer les bons et les mauvais en deux catégories bien distinctes. On ne verrait plus de tout noir ou de tout blanc. De toute évidence, c'est le contact avec les mille et une nuances de gris qui nous rend plus tolérants. 

lundi 30 avril 2018

Le vent, différentes versions

L'insatisfaite : Le vent ? Quelle horreur ! Il fait des nœuds dans les cheveux, pique le visage et fait pleurer les yeux. Impossible de tenir debout, de sortir au coin d'une rue sans se faire bousculer. Si on veut se parler, on est obligé de crier. 

La sportive : Le vent ? Une aubaine ! Il s'engouffre dans ma voile, me fait sauter les vagues et me pousse à contre courant. Quand je suis dans le vent, l'adrénaline au top, j'ai envie de crier !

La philosophe : Le vent ? Un antidépresseur ! Il lave la tête, nettoie les idées et fait tout oublier. Marcher au vent, rien de tel pour se ressourcer, se régénérer. Il déverrouille les angoisses et leur permet de s'exprimer. Ses peurs et ses noirceurs, c'est dans le vent qu'il faut les crier. 

La blogueuse : Le vent ? En Vendée, il faut aller au Puits d'Enfer (près des Sables d'Olonne) ou bien sur la jetée de Port Bourgenay, quand la marée est haute, que les vagues sont si fortes qu'elles passent par dessus et que le vent envoie des embruns sur les passants en mode douche gratuite. A marée basse, c'est sur les plages qu'il faut aller, pour marcher et tester sa résistance. Attention, cependant, aux porteurs de lentilles qui risquent de recevoir des grains de sable dans les yeux. Il a beau être extrêmement fin (en été, c'est divin), ce n'est pas forcément une sensation agréable de se prendre une escarbille dans les mirettes... 

La poétesse : Le vent ? Séduisant ennemi. 


dimanche 29 avril 2018

Je n'ai pas envie de dire où je suis

Je suis quelque part, ailleurs, loin ou tout près. Mais je ne dirai rien. Même sous la torture, je le jure, je ne dirai rien. Je tairai le lieu, l'heure et la date et je passerai sous silence le nom des gens qui m'entourent. Je ne jetterai pas d'adresse en pâture ni le nom de l'hôtel dans lequel je suis descendue. De recommandations, je ne ferai point. Qu'importe où je mange, où je dors et où je dîne. Quand d'autres posteront des centaines de photos, je me ferai invisible. Quand les raconteurs, bavards voyageurs étaleront aux yeux du monde l'entier récit de leurs péripéties, je me ferai muette. Je me ferai discrète. Trop en dire, c'est divulguer, dévoiler. C'est offrir l'intimité de ses rêves et se donner sans vergogne. Dans un identique mouvement de ressac c'est s'avancer, déborder sur les attentes des autres et leur plaquer sur le fantasme notre propre expérience. C'est enchaîner leur imagination à nos aventures et saper leurs découvertes à grands coups de détails. Le pragmatisme dans le récit est l'ennemi de la rêverie. Alors, que je me trouve tout en haut d'une montagne, près d'un lac, les pieds dans l'eau au bord de l'océan ou au-milieu du tumulte de la ville, je ne dirai rien. Même dans la nature, je le jure, je ne dirai rien. Je tairai le lieu, l'heure et la date et je passerai sous silence le nom des gens qui m'entourent. Je ne localiserai aucun de mes faits et gestes. Qu'importe ce que je vois, ce qui me fait pleurer de joie et ce qui me transporte. Quand d'autres se déshabilleront devant la caméra, je me ferai rocher. Je me ferai pierre du ruisseau, oiseau marin dans le vent ou poussière de sable, pic enneigé stoïque dans son manteau blanc, vache sacrée ou démon. Je suis quelque part, ailleurs, loin ou tout près. Et je n'ai pas envie de dire où je suis. Je suis bien, et ça me suffit.